Revue systématique sur la prescription électronique avec aide à la décision

Cette revue systématique est parue dans l’AJHP du mois de décembre. Les auteurs sont espagnols. L’article commence en parlant du livre To Err Is Human, donc il a droit à des points bonus. L’objectif de la revue était de cerner l’effet de la prescription électronique avec aide à la décision sur les erreurs médicamenteuses et les événements indésirables liés à la médication. Les auteurs souhaitaient spécifiquement sélectionner des études de bonne qualité et éviter d’agréger des données hétérogènes dans le cadre de leur revue.

La recherche a inclu les articles répertoriés sur Medline, Embase, CINAHL et Cochrane de 1995 à 2016, ainsi que des références d’autres articles de revue et banques de données. Les articles ont été d’abord filtrés sur la base du titre et de l’abstract puis évalués selon des critères d’inclusion systématiques et fondés sur des recommandations solides. Les études devaient concerner des patients hospitalisés, et être de devis contrôlé ou pré et post avec période de « washout » pour éviter l’effet d’une courbe d’apprentissage. Les études contrôlées devaient avoir comme contrôle la prescription manuscrite. Les études pré et post devaient être collectées prospectivement, donc les études avec contrôles historiques étaient exclus.

Point important, la définition de prescription électronique était celle où le prescripteur entrait les ordonnances dans un ordinateur, avec un système d’aide à la décision et avec transmission électronique des ordonnances à la pharmacie. Ce point est important puisqu’il existe des systèmes sans interface avec la pharmacie, où une retranscription manuelle des ordonnances est nécessaire, et les conclusions sur la sécurité de l’utilisation des médicaments sans interface entre le système de pharmacie et le prescripteur électronique pourraient être très différentes.

16 526 articles ont été évalués sur la base du titre et de l’abstract, et 188 ont été retenus pour évaluation. 19 ont été inclus. Les 19 fournissaient des données sur les erreurs médicamenteuses et 7 sur les événements indésirables. Une étude était randomisée et contrôlée, 3 étaient contrôlées et le reste étaient de type pré et post. La section des résultats détaille très bien la qualité et la méthodologie des études, je ne répéterai donc pas cela ici et je vous encourage à lire l’article.

En résumé, il a été impossible d’agréger les données sur les erreurs médicamenteuses puisqu’il y avait trop d’hétérogénéité dans les définitions utilisées. Cependant, il ressort que la prescription électronique avec aide à la décision, interfacée avec la pharmacie, était associée à une diminution statistiquement significative de 71% des erreurs à l’étape de prescription. En ce qui a trait aux autres étapes (validation, dispensation, administration), aucune différence significative n’a été observée quand aux erreurs. Les auteurs commentent cependant qu’il est clair que la prescription électronique aide à diminuer les erreurs à toutes les étapes du circuit du médicament en diminuant les erreurs liées à l’interprétation de prescriptions mal écrites, et en facilitant l’intégration des prescriptions avec les autres technologies utilisées pour les médicaments, comme les pompes et les cabinets automatisés.

Les auteurs commentent sur la diminution de certains types d’erreurs, comme les erreurs de voie d’administration, lorsque les systèmes d’aide à la décision sont capables d’empêcher des choix illogiques. Cependant, les erreurs d’autres types comme celles liées aux allergies ne sont pas nécessairement faciles à réduire avec la prescription électronique, car la qualité de la documentation des allergies dans les dossiers électroniques est variable. De même, le problème des alertes intempestives (alert fatigue) est majeur et contribue à la mauvaise efficacité des systèmes d’aide à la décision pour certains types d’erreurs.

Enfin, les auteurs commentent sur les erreurs causées par les systèmes de prescription électronique, et citent des articles de revue dont j’ai déjà parlé sur les causes de ces erreurs.

Lignes directrices de l’ASHP sur la prévention des erreurs médicamenteuses

L’ASHP a publié dans le numéro d’octobre de l’AJHP de nouvelles lignes directrices sur la prévention des erreurs médicamenteuses dans les hôpitaux. Je trouve cet article très important car il amalgame en un seul document beaucoup de pratiques décrites dans de multiples références de sources diverses. Je vous parlerai ici uniquement des aspects qui touchent la technologie mais le reste de l’article comporte des points majeurs dont je ne parlerai pas par souci de temps. Points bonus: l’article débute en citant le rapport To Err is Human: Building a Safer Health System de 1999.

L’article débute en énumérant des stratégies de prévention en vrac. Parmi celles comportant des aspects de technologie on note:

  • L’utilisation de pompes intelligentes
  • La prescription électronique avec aide à la décision
  • L’utilisation du code-barres lors de la préparation, la dispensation et l’administration de médicaments

Ces trois points sont bien simples à nommer ainsi mais chacun comporte son lot de difficultés et de complications, en particulier pour la prescription électronique, et fait l’objet de nombreuses publications et directives d’organismes comme l’ISMP.

Les auteurs mentionnent spécifiquement des stratégies pour réduire les erreurs liés aux médicaments aux noms similaires (Look-alike, sound-alike – LASA):

    L’article détaille ensuite les mesures à prendre à chaque étape du circuit du médicament pour prévenir les erreurs.

    Étapes de sélection et d’approvisionnement

    Un élément majeur à cette étape du circuit du médicament est l’intégration des médicaments choisis et achetés à la technologie en place dans l’établissement. Les choix de formes pharmaceutiques et de concentrations disponibles devraient prendre en considération les possibilités des logiciels qui permettront de gérer, prescrire et administrer ces médicaments.

    Les éléments à considérer incluent

    • Les choix de voie d’administration possibles
    • La nomenclature du médicament et la nécessité de distinction avec d’autres, par exemple avec une écriture TALLman
    • Les interactions médicamenteuses significatives à programmer et tester
    • Les autres alertes pertinentes du médicament (tests de laboratoire, restrictions de prescription, etc.)
    • L’intégration des recommandations de dose à tous les systèmes ainsi qu’aux pompes intelligentes
    • Le besoin d’une ordonnance pré-rédigée
    • La disponibilité dans les cabinets et les alertes spécifiques à la dispensation à partir de cabinets

    On souligne aussi l’importance de la nomenclature du médicament. Celle-ci devrait être standardisée à travers l’ensemble du circuit du médicament, notamment dans le dossiers électronique, le systèmes de pharmacie, les pompes, les cabinets, et prendre en compte dans chaque système la possibilité de confusion avec d’autres médicaments. Le nom générique devrait être favorisé (je commenterais que parfois le nom commercial est nécessaire car le nom générique est incompréhensible pour les professionnels non pharmaciens, par exemple pour des produits qui ne comportent pas de « vrais médicaments » comme les onguents opthalmiques, les gels pour lésions cutanées, les pansements, les produits hydratants en général…). On souligne aussi l’importance de ne pas abrévier le nom d’un médicament, mais ici la technologie est parfois une limite, combien de produits ont une limite de caractères tellement basse que le nom générique du médicament n’entre même pas ?

    Une section de l’article détaille spécifiquement les recommandations pour la dispensation à partir de cabinets, notamment la configuration de la dispensation à partir du profil pharmacologique ou hors profil.

    Étapes de transcription et vérification

    L’article met une emphase sur la vérification des ordonnances de médicaments par un pharmacien, et insiste sur l’importance de ne pas « échapper » les ordonnances rédigées lorsque la pharmacie est fermée. Il faut aussi qu’il y ait une procédure en place pour que les ordonnances rédigées lorsque la pharmacie est fermée puissent être revues si besoin, par exemple avec un pharmacien de garde, un service de télépharmacie, et avec une formation adéquate du personnel sur place durant la nuit pour identifier les situations non conformes ou demandant davantage de vérifications

    Étapes de dispensation et d’administration

    La validation des médicaments peut être assistée par de la technologie, notamment par les code-barres. En particulier, les médicaments qui sont reconditionnées doivent aussi comporter un code-barres. Une procédure doit donc être mise en place pour la génération de ce code-barres et pour encadrer son utilisation.

    Lorsque les cabines sont utilisés, les fonctions de sécurité offertes par le cabinet doivent être connues et revues pour que les meilleures politiques soient mises en place et diminuer le besoin de contournements dans la pratique clinique. De plus, des audits d’utilisation doivent avoir lieu pour identifier les situations problématiques.

    Prescription électronique incluant l’indication

    Un article paru dans l’AJHP de juin 2018 revient sur la prescription électronique incluant l’indication, sujet ayant fait l’objet d’un éditorial du NEJM en 2016, et qui réapparaît périodiquement dans les revues systématiques portant sur les améliorations possibles à la prescription électronique.

    Cet article est le résultat du travail d’un groupe de recherche sur la prescription électronique extrêmement actif, celui du Brigham and Women’s Hospital de Boston et a fait l’objet d’un épisode du podcast AJHP Voices. L’article décrit les éléments qui sont ressortis de panels de parties prenantes (stakeholders) dans le cadre d’un travail plus large visant à inclure l’indication dans les ordonnances.

    Le texte est plutôt long mais deux éléments centraux ont attiré mon attention. Le premier est la description des principes et des bénéfices attendus:

    • Le groupe recommande, du point de vue du design des logiciels, de commencer la prescription par l’indication plutôt que par le médicament comme c’est le cas actuellement, même dans les systèmes incluant déjà l’indication. Ceci a l’avantage de permettre une aide à la décision dans la sélection du médicament lui-même et de proposer automatiquement des doses spécifiques à l’indication.
    • Un avantage immense de ce changement serait la prévention de beaucoup d’erreurs de mauvais choix de médicament, puisque la disponibilité systématique de l’indication permettrait de valider que le médicament est bien valide pour l’indication choisie.
    • Cela aiderait les patients à prendre en charge leur traitement en établissant clairement à quoi sert chaque médicament, ce qui n’est pas toujours évident, et permettrait aux patients eux-mêmes de détecter des erreurs lorsque l’indication inscrite serait inattendue ou inexacte.

    Les auteurs soulignent que la littérature supporte l’utilité de l’ajout de l’indication pour détecter les erreurs, notamment pour les pharmaciens.

    Le groupe a aussi mis en évidence certains enjeux liés à ce changement:

    • Cela soulève quand même certaines questions liées à la confidentialité, par exemple si une indication sensible ou confidentielle se retrouve imprimée sur des documents ou des étiquettes.
    • Cela suppose qu’il faille définir ce qu’est une indication par rapport à un symptôme, ce qui n’est pas toujours évident pour les traitements empiriques lorsqu’un diagnostic précis n’est pas établi.
    • Les systèmes devront prendre en charge les cas où des médicaments ont plusieurs indications.
    • Cela peut entraîner des problèmes lors de prescription hors indication ou face aux critères de remboursement, et pourrait être utilisé à mauvais escient dans certains cas.

    Revue systématique sur les erreurs causées par la prescription électronique

    Une revue systématique, parue fin 2017 dans le International Journal of Medical Informatics, s’est intéressée aux erreurs médicamenteuses causées par la prescription électronique et à leurs mécanismes. Les données de cette revue viennent compléter d’autres que j’ai déjà présentées, dont deux par un autre groupe de chercheurs chez l’adulte et en pédiatrie.

    Les chercheurs ont effectué une revue de Medline, Embase, du registre Cochrane et d’autres références de 1982 à août 2017 selon divers mots-clés. Ensuite, les articles sélectionnées ont été revus et filtrés selon une méthode systématique et appuyée sur des lignes directrices. Les auteurs ont cherché à conserver uniquement les études ayant évalué quantitativement les erreurs, avec une analyse explicite du rôle de la prescription électronique, et avec une description de la typologie de l’erreur. Les études qualitatives, ciblant un seul type spécifique d’erreurs, ciblant des logiciels spécialisés comme pour la chimiothérapie, et les études de simulation, ont été exclues.

    2086 articles ont été identifiés et 14 ont été inclus dans l’analyse. 7 étaient des études prospectives, 3 rétrospectives et 4 étaient des analyses de bases de données d’événements indésirables. 7 venaient de l’Europe, 4 des États-Unis, 2 d’Australie et 1 de Singapour. Les études était de qualité assez bonne, avec la moitié rapportant plus de 7 critères de haute qualité sur 14.

    Les erreurs les plus fréquemment rapportées étaient des erreurs  de dose ou de sélection de médicaments. Les mécanismes rapportés étaient:

    • Liées à l’ergonomie:
      • Sélection erronée dans un menu déroulant
      • Erreur de frappe
      • Entrave à la vision de la prescription complète
      • Plus d’un prescripteur dans la même ordonnance
    • Liées aux alertes:
      • Absence d’alerte ou mauvaise configuration
      • Contournement d’alertes liée à la désensibilisation (alert fatigue)
    • Liée aux particularités du système
      • Obligation de spécifier une date de fin même pour traitements chroniques
      • Incapacité d’inscrire une ordonnance complexe (par exemple sevrage de corticostéroïdes)
    • Mauvais paramétrage du système
      • Paramètres par défaut inadéquats
    • Mauvais usage du système
      • Texte libre contradictoire avec champs dédiés pour la même information
      • Modification erronée d’une prescription existante
      • Absence de rappels pour ordonnances importantes
      • Incapacité de consulter l’information nécessaire lors de la prescription
      • Fonctionnalités du logiciel mal adaptées (par exemple option de dire qu’un patient prend ses médicaments lui-même alors que ce n’est pas le cas, ordonnance conditionnelle mal configurée)

    Les points soulevés dans cet article recoupent largement ceux dont j’ai parlés dans des blogues précédents, comme quoi la littérature commence à faire ressortir des points cruciaux pour prévenir les erreurs de prescription électronique. Cependant, je trouve que les auteurs se concentrent un peu trop sur des fonctionnalités très spécifiques à des systèmes précis. Par exemple, ils discutent longuement d’une boîte pour indiquer qu’un patient prend un médicament lui-même, alors que ceci n’est pas inhérent à la prescription électronique elle-même, mais plutôt à un système particulier où cette option est mal conçue.

    Cependant, je trouve que l’article est quand même très bon et que les points qui y sont soulevés devraient faire partie de ce qui est évalué pour prévenir les erreurs lors de l’implantation de la prescription électronique.

    Utilisation du code-barre pour la préparation de médicaments oraux liquides en pédiatrie

    Une étude publiée dans l’AJHP de février 2018 présente des données sur un système de préparation des médicaments oraux liquides utilisant le code-barre dans un hôpital pédiatrique de 300 lits situé à Kansas City aux États-Unis. Le nom commercial n’est pas mentionné dans l’article mais il s’agit d’un système utilisant le code-barre pour valider que le bon produit est utilisé pour préparer une dose, en combinaison avec une photo de la préparation. Dans le centre en question, le système a été déployé d’abord pour les médicaments intraveineux, puis pour les médicaments oraux. Le flot de travail utilisé est décrit en détail dans l’article. L’objectif de l’étude était de quantifier les erreurs interceptées dans l’utilisation du système et de les décrire.

    Du 1er juin 2013 au 31 mai 2014, 178 344 doses orales ont été préparées avec le système. 3812 erreurs ont été interceptées, pour un taux d’erreur de 2,1%. 3291 (1,8%) des erreurs ont été interceptées par le système et 521 (0,3%) par les pharmaciens. Parmi les erreurs détectées par le système, 35,6% étaient des erreurs « technologiques », c’est-à-dire que le produit utilisé était le bon mais que le système ne l’a pas reconnu, probablement en raison de l’absence du code-barre dans la banque de données. Un autre 35,6% des erreurs étaient réellement la sélection du mauvais produit. 19,2% des erreurs étaient liées à la mauvaise concentration, et 9,5% à un produit expiré.

    Parmi les erreurs interceptées par les pharmaciens, 40,5% étaient des erreurs de volume, 38,4% des erreurs de préparation, c’est-à-dire des photographies floues ou la sélection d’un mauvais produit au code-barre illisible donc non détecté par le système, 2,3% des erreurs de produit et 1,0% des erreurs d’expiration. Les auteurs mentionnent qu’ils souhaitent investiguer davantage comment des erreurs de produit ou d’expiration ont pu se rendre au pharmacien, ils suspectent un contournement du flot de travail imposé par le système.

    Les données présentées dans l’article sont intéressantes. D’abord, la grande proportion d’erreurs « technologiques » montre l’importance d’avoir une banque de données de code-barres à jour, la non-reconnaissance d’un produit correct forçant les utilisateurs à contourner le système et à prévoir un mécanisme de documentation parallèle. L’existence d’erreurs de produit et d’expiration détectées par les pharmaciens malgré le système pourraient être un symptôme de ce contournement. On constate que les erreurs de volume constituent la majorité des problèmes trouvés par les pharmaciens, ce qui est bien logique et indique que le système fonctionne somme toute adéquatement puisqu’il s’agit du seul paramètre non validé automatiquement. Il serait cependant bien que les systèmes futurs prennent en charge la reconnaissance automatisée des volumes à partir des photos; certains produits sur le marché offrent déjà cette fonctionnalité.

    Les auteurs fournissent une liste des erreurs les plus fréquemment interceptées. On constate que les erreurs de sélection de produits sont en grande partie causées par des produits de nom ou de sonorité similaire, par exemple « amlodipine » et « amiodarone », ou « ferrous sulfate » et « furosemide », ou bien des erreurs de concentration, comme la dexaméthasone 1 mg/mL par rapport à 0,1 mg/mL.  Ce type d’erreur est bien connu en pharmacie, mais les mesures permettant de les prévenir ne sont pas toujours optimales. L’importance de systèmes sécurisés par code-barre comme mesure de sécurité apparaît de plus en plus comme un incontournable.

    Utilisation d’une préparation magistrale lorsqu’un produit commercial est disponible: exemple du propranolol

    Un principe qui revient fréquemment lorsqu’on parle de préparations magistrales est de ne pas faire une préparation lorsqu’un produit est disponible commercialement. Notamment, la norme 2012.01 de l’Ordre des Pharmaciens du Québec mentionne:

    La préparation magistrale pour un patient d’un médicament déjà commercialisé ou d’un médicament de vente libre doit être exceptionnelle, justifiée et documentée à son dossier quelle qu’en soit la raison (allergie, médicament temporairement en rupture, difficulté à avaler, etc.).

    De même, la politique POL-0051 de Santé Canada sur la fabrication et la préparation en pharmacie de produits pharmaceutiques stipule:

    Une préparation en pharmacie ne doit être effectuée que s’il existe un besoin thérapeutique ou un manque de disponibilité du produit; elle ne doit pas être faite uniquement pour des raisons économiques pour les professionnels de la santé.

    Le cas du propranolol est intéressant. Ce bêta-bloqueur est utilisé depuis plusieurs années en pédiatrie pour le traitement des hémangiomes, avec une bonne efficacité et une innocuité acceptable. Cependant, jusqu’à tout récemment il n’y avait pas de produit commercialisé de propranolol en suspension orale disponible au Canada. Les pharmaciens préparent donc des magistrales de ce médicament, avec diverses concentrations et ingrédients. Comme le propranolol est disponible sous forme de comprimés génériques, et que les autres ingrédients (notamment les véhicules de suspension) de ces magistrales sont courants, le prix de ces préparations est peu élevé.

    Depuis peu, une suspension orale de propranolol est commercialement disponible au Canada. Le manufacturier de ce produit a mené un essai clinique publié dans le New England Journal of Medicine afin de supporter sa commercialisation. Ce genre d’initiative est exactement ce qui est encouragé par plusieurs acteurs ayant un intérêt pour le développement de médicaments spécifiques à la pédiatrie. Citons notamment le Best Pharmaceuticals for Children Act américain, des mesures similaires de l’EMA, des recommandations canadiennes, et le travail du Centre de formulations pédiatriques Goodman.

    Cependant, l’évaluation de l’ACMTS montre un prix très élevé par rapport au coût des préparations magistrales de propranolol, et recommande que le produit ne soit remboursé par les assureurs uniquement après une diminution substantielle de son prix.

    L’évaluation de l’INESSS de ce produit a été publiée cet automne. Il a été choisi de ne pas inscrire le médicament à la liste de la RAMQ en raison de son coût; le justificatif est l’utilisation déjà répandue de préparations magistrales de propranolol à faible coût comparativement à ce produit. Le document de l’INESSS mentionne les directives de Santé Canada et de l’OPQ:

    Selon l’INESSS, le caractère non optimal du recours aux préparations magistrales ainsi que les considérations relatives aux principes énoncés dans la politique 0051 de Santé Canada et les normes professionnelles ne peuvent contrebalancer le prix très élevé [du produit].

    Bien sûr, l’INESSS écrit ce document avec la perspective de l’impact de sa décision sur l’assureur qu’est la RAMQ, le coût est donc au coeur de ses préoccupations. Pourtant, cet organisme n’a pas le pouvoir d’autoriser les pharmaciens à passer outre les directives de Santé Canada et de l’OPQ, celui-ci n’ayant aucun rôle dans l’application de ces normes ni l’inspection professionnelle. Les pharmaciens se retrouvent donc avec le dilemme de devoir choisir entre fournir au patient la préparation magistrale couverte par leur assurance et du même coup contrevenir aux normes sur les préparations magistrales, ou bien demander au patient de débourser un montant exorbitant pour le produit commercial.

    Du point de vue de la sécurité du patient liée aux préparations magistrales, le document de l’INESSS affirme:

    Le contrôle de qualité effectué lors de la fabrication industrielle de cette solution de propranolol est certainement plus approfondi que celui réalisé en pharmacie. Toutefois, les préparations magistrales sont réalisées par des professionnels qualifiés, selon des normes de qualité définies. En outre, la stabilité des préparations magistrales utilisées est documentée de façon à établir des dates limites d’utilisation considérant les conditions prévues d’entreposage. Par ailleurs, des véhicules ne contenant pas de sucre sont couramment utilisés  pour réaliser ces préparations, afin de prévenir les problèmes de tolérabilité et de palatabilité. De surcroît, l’utilisation d’une préparation commerciale ne prévient pas davantage la survenue d’erreurs de calcul ou de dosage du médicament.

    La dernière phrase me fait sourciller. L’utilisation de préparations magistrales est un facteur de risque bien documenté d’erreurs liées aux médicaments, c’est une des raisons justifiant les normes citées ci-haut. La préparation magistrale est, à juste titre, une solution valable uniquement lorsqu’un produit n’est pas disponible commercialement. Mentionnons en exemple le cas récent d’une erreur de préparation survenue en Ontario liée à un mauvais choix de produit. L’événement n’était pas lié au propranolol, mais dans la conclusion de son rapport, ISMP Canada dit:

    Before compounding is undertaken, commercially available alternatives should be considered and there should be an evidence-based rationale for the use of the compounded product.

    Notons également que le cas du propranolol est particulier. Il existe actuellement plusieurs préparations magistrales de ce produit à des concentrations différentes en utilisation au Québec, et le passage d’une formulation à une autre, par exemple lors d’admissions et de congés d’hôpitaux, ou lors de changements de pharmacie, ainsi que les erreurs qui peuvent arriver lors de la prescription, la transcription de l’ordonnance, la préparation et l’explication au patient, de même que les modifications de doses possibles en cours de traitement, peuvent mener à de la confusion quant aux doses en milligrammes ou en millilitres. Plusieurs organismes ont produit des documents mentionnant les préparations magistrales en général et le propranolol en préparation magistrale comme nécessitant une vigilance particulière, même si ceux-ci n’attribuent pas directement la cause d’incidents à ce médicament. Citons en exemple un rapport d’ISMP Canada sur un décès survenu chez un bébé prenant du propranolol. Bien que dans ce cas précis aucun lien n’a pu être fait entre le médicament et le décès, des mesures liées à la préparation magistrale sont proposées en conclusion du document. De même, dans le dernier bulletin FARPOPQ-OPQ, plusieurs problèmes liés à l’utilisation de magistrales sont mis en lumière, et le propranolol est cité, même si aucun événement indésirable grave lié à ce médicament n’est décrit.

    Il me semble important de tirer des leçons de la présente situation. Plusieurs organismes encouragent l’industrie pharmaceutique à développer des produits spécifiques aux enfants et à mener des essais cliniques chez les enfants. Il est certain que l’aboutissement des initiatives de recherche en pédiatrie sur des produits plus coûteux que des préparations magistrales est somme toute logique, considérant les coûts de développement et de mise en marché d’un médicament. Quand même, je considère qu’il est justifié refuser d’inscrire un médicament sur les listes publiques lorsque l’écart de prix est énorme, comme dans le cas présent. On ne peut qu’espérer que le fabricant constatera l’effet de son prix sur la couverture d’assurance et ses ventes, et choisira de réduire son prix en conséquence. J’ose également espérer que les organismes réglementaires et les assureurs sont prêts à faire face à ce problème, qui ne manquera pas de se produire de nouveau. La perpétuation de préparations magistrales comme alternative à de nouveaux produits n’est pas une solution viable à long terme. J’ai bien hâte de voir si ce dossier va déboucher sur une réflexion à plus grande échelle.

    Erreurs de poids à l’urgence

    Cette étude a évalué l’incidence d’erreurs de poids entrés dans le dossier électronique de patients ayant visité l’urgence de trois hôpitaux affiliés (deux généraux / adultes et un pédiatrique) situés à Hawaii. Tous les patients de moins de 5 ans ayant visité l’urgence durant une période de référence variable selon le centre (allant de 2009-2010 à 2012-2013) ont été inclus. Les poids enregistrés ont été extraits, et les poids plus petits que le 3è percentile, ou plus grands que le 97è percentile, ont été considérés comme des erreurs potentielles. Ceux-ci ont été révisés, si les autres poids documentés dans le dossier étaient similaires, le poids n’était pas considéré une erreur. De la même manière, si l’information était jugée insuffisante pour déterminer s’il s’agissait d’une erreur, la donnée était placée dans une catégorie à part. Enfin, les ordonnances de médicaments associées à ces poids ont été revues pour déterminer l’incidence d’erreurs.

    79 000 visites à l’urgence ont été incluses. La proportion de poids erronés était de 0,46% dans l’hôpital pédiatrie et 0,30 et 1,1% dans les deux hôpitaux généraux, ces proportions étant statistiquement différentes (p<0,001). Les taux de poids extrêmes ne pouvant être classés comme erreur étaient aussi statistiquement différents entre les groupes ,avec 0,69% dans l’hôpital pédiatrique et 0,029 et 1,1% dans les deux hôpitaux généraux (p<0,001). À noter que les taux d’erreurs de poids comparés entre les deux hôpitaux généraux regroupés et l’hôpital pédiatrique n’étaient pas différents (0,46% contre 0,49%, p=0,54).

    Les erreurs de poids ont été corrigées au dossier avant la prescription de médicament dans 17% des cas dans l’hôpital pédiatrique, contre 8% dans les deux hôpitaux généraux combinés. Ils n’ont pas été corrigés et ont mené à une erreur de prescription dans 34% des cas dans l’hôpital pédiatrique, contre 33% des cas dans les hôpitaux généraux combinés. Dans d’autres cas, aucun médicament n’a été prescrit et l’erreur n’a pas été corrigée.

    Les médicaments les plus affectés par les erreurs de prescription étaient, dans l’ordre, l’acétaminophène, l’ibuprofène, l’ondansétron, la diphenhydramine, l’amoxicilline, et la prednisolone. Ces médicaments reflètent selon moi davantage le volume de prescription à l’urgence pour ces médicaments plutôt qu’une susceptibilité particulière aux erreurs.

    Les auteurs soulignent des causes possibles des erreurs de poids: l’utilisation de balances affichant un poids à la fois en livres et en kilogrammes, la saisie de données dans le mauvais champ (par exemple entrer la température à la place du poids) et les erreurs de frappe à la saisie des données. Je souligne que les hôpitaux à l’étude utilisaient des dossiers électroniques. Dans ma pratique avec les dossiers papiers, d’autres causes d’erreurs que j’ai constatées sont l’inscription du poids dans le mauvais dossier, et les erreurs de communication verbale de poids (par exemple regarder dans le mauvais dossier et transmettre verbalement le poids d’un autre patient).

    Les auteurs suggèrent des mesures informatiques pour limiter ces erreurs, notamment l’ajout d’une limite contournable lorsque le poids sort d’une plage de percentiles selon l’âge, ou l’affichage d’une courbe de croissance avec la valeur entrée. Ces idées sont intéressantes, mais comme les auteurs le soulignent, elles doivent être prises en compte dans le contexte de la désensibilisation aux alertes.