Facteurs associés à la perception de l’aide à la décision pour les médicaments

Je mentionnais récemment que j’étais de l’opinion que « l’électronique » était un support pour présenter une intervention en aide à la décision, et non pas une intervention en soi, dans le contexte d’une revue systématique qui semblait vouloir évaluer d’un seul coup l’effet de n’importe quelle intervention électronique. Un nouvel article publié en septembre dernier vient synthétiser la littérature qualitative sur les facteurs qui influencent la perception et l’utilisation des alertes d’aide à la décision par les prescripteurs. On vient donc dans cet article clarifier quelles sont les caractéristiques des interventions électroniques d’aide à la décision qui sont perçues positivement par rapport à celles qui ne le sont pas.

Les auteurs ont réalisé une revue des études qualitatives ayant exploré la perception des prescripteurs par rapport à des systèmes d’aide à la décision dans un contexte hospitalier. L’aide à la décision devait être intégrée à un prescripteur électronique et non pas disponible seule, par exemple dans une application mobile. Les études publiées à partir de 2003 jusqu’à mars 2018 pouvaient être incluses. La recherche a été menée dans Medline, Embase, CINAHL, PubMed et PsycINFO ainsi qu’une liste de journaux et de sites web gouvernementaux, avec une requête standardisée. Les références des articles inclus ont aussi été examinées.

6705 articles ont été identifiés. 100 abstracts ont été révisés par 3 personnes pour évaluer les critères d’inclusion et d’exclusion, puis 32% des abstracts ont été révisés par 2 personnes pour déterminer si le résultat des critères était reproductible. Le reste a été évalué par une seule personne. 45 articles en texte complet ont été examinés et 13 articles ont été inclus. Les données des 13 articles ont été extraites par 2 personnes. 11 articles inclus ont utilisé des entrevues pour obtenir leurs données. Les articles inclus se concentraient sur les alertes (n = 10) et les ensembles d’ordonnances (order sets) (n = 7). Les perceptions des prescripteurs ont été classées en facilitateurs et en barrières à l’adoption. Contrairement à l’autre article dont je parlais dans l’introduction, dans cette revue, 10 études évaluaient un système d’aide à la décision général et non pas ciblé sur un secteur clinique, un médicament ou une condition particulière.

Les facilitateurs décrits par les participants aux études incluses comprenaient une perception que l’aide à la décision améliorait la sécurité et l’efficacité des soins. Les barrières identifiées étaient une méfiance face à l’information véhiculée par l’outil, des conflits entre les recommandations et les préférences de prescription et une crainte face à l’autonomie professionnelle. Certains médecins séniors percevaient le système comme davantage utile pour les cliniciens junior.

La qualité du système était un thème important, avec comme facilitateur un système offrant des recommandations pertinentes et personnalisées, alors que les barrières étaient un système requérant un grand nombre de clics pour consulter l’information, l’affichage de trop d’information nécessitant un déroulement (scrolling) de la page, une interruption du flot de travail clinique ou un affichage confus de l’information.

Je trouve cette étude intéressante car la revue fait ressortir des points certes déjà connus à propos des facteurs qui aident ou qui nuisent à l’utilisation des systèmes d’aide à la décision, mais qui aident à mettre en perspective le fait que le succès ou l’échec de l’intégration d’un système électronique dépend énormément des propriétés de ce système et de l’encadrement autour de l’implantation, plutôt que du système lui-même.

Le rôle du pharmacien en informatique clinique, l’expérience canadienne

Il y a 4 ans, je parlais de mes perceptions sur le rôle du pharmacien en informatique clinique sur la base de deux énoncés de position par l’ASHP et l’AMIA. Depuis, plusieurs choses ont évolué plus près de nous et certaines provinces canadiennes ont commencé le déploiement de dossiers électroniques complets, ce qui implique évidemment les pharmaciens et amène la concentration de la pratique de certains pharmaciens en informatique clinique moderne.

Je vous parle aujourd’hui d’un article dans le CHJP de l’été dernier, qui est disponible en texte complet gratuitement sur PubMed Central, et qui a été écrit par des pharmaciens de Toronto. L’article présente l’expérience des auteurs en relation avec les 5 compétences identifiées dans l’énoncé de position de l’ASHP, dans le cadre de certaines situations qu’ils ont vécues en pratique.

Gestion des données, de l’information et des connaissances sur les médicaments

Les auteurs discutent de l’importance de la nomenclature des médicaments et des ensembles d’ordonnances (order sets). Ils expliquent qu’ils ont mis en place des standards pour les noms des médicaments, pour l’utilisation d’abréviations et pour les troncatures lorsque les limites de caractères ne permettent pas de tout écrire au long. Les exemples sont intéressants, par exemple le cas d’une insuline au nom trop long qui dépassait d’une ligne affichée à l’écran, rendant impossible la lecture du nom du produit à utiliser.

Dissémination de l’information et des connaissances sur les médicaments

Les fonctionnalités d’aide à la décision des dossiers électroniques permettent l’affichage d’information utile à la tâche en cours et de contraintes dans le flot de travail afin de s’assurer que certaines tâches soient accomplies. L’article décrit le développement d’un ensemble d’ordonnances pour prévention de la thromboembolie veineuse qui a été intégré aux ordonnances d’admission afin d’assurer l’évaluation du risque dans les 24 heures suivant l’admission. On mentionne aussi l’ajout d’alertes de double-vérification dans la FADM électronique, l’affichage de résultats de laboratoire pertinents au moment de la prescription, et le développement de règles de surveillance des antimicrobiens.

Les auteurs mentionnent l’importance de collecter et analyser l’information sur le déclenchement et les actions prises face aux alertes pour réduire le phénomène de désensibilisation.

Analyse des données

L’analyse des données disponibles dans les dossiers électroniques est illustrée à l’aide d’un exemple de calcul d’indicateurs de l’activité clinique des pharmaciens à partir de ces données. Cela repose sur un formulaire standardisé dans le dossier électronique pour les consultations initiales et les notes de suivi. Les auteurs expliquent aussi qu’ils ont collaboré à la création d’un entrepôt de données, et qu’ils participent à l’analyse des demandes d’extraction d’information pour valider l’exactitude des informations sur les médicaments.

Application de principes d’informatique

Les auteurs décrivent comment la gestion de ruptures d’inventaire de médicaments leur permet de combiner leur expérience de cliniciens aux principes de gestion des systèmes d’information pour que la conduite à tenir soit claire dans les systèmes au moment de la prescription.

Leadership et la gestion du changement

L’article explique comment les pharmaciens en informatique clinique ont contribué au déploiement de la prescription électronique, des pompes à perfusion, des cabinets automatisés et du bilan comparatif des médicaments électronique.

Les auteurs concluent en mentionnant l’importance d’assurer une formation en informatique clinique pour les étudiants en pharmacie, le rôle des pharmaciens dans l’interprétation des données pouvant servir aux applications l’intelligence artificielle, ainsi que les défis de l’harmonisation des pratiques dans des réseaux d’hôpitaux de plus en plus gros et complexes.

Structure de données pour les prescriptions électroniques de préparations magistrales

Un article paru en décembre 2019 décrit le plan de travail d’un comité d’experts formé aux États-Unis sous la gouverne de l’USP pour recommander une structure de données pour sécuriser la prescription électroniques de préparations magistrales non stériles destinées aux enfants. L’article est disponible gratuitement en texte complet sur PubMed Central. À noter qu’il s’agit d’un plan de travail et non des résultats de leur travail. Cependant, je pense que le principe est intéressant et pourrait servir d’inspiration pour les travaux d’informatisation au Québec.

Les problèmes causés par les transmissions électroniques d’ordonnances de préparations magistrales sont bien décrits au début de l’article, tout cela part du fait que ces préparations sont en général mal standardisées et ne sont pas décrites ou mal décrites dans les bases de données sur lesquelles s’appuient les systèmes de prescription et de pharmacie. Le résultat est que les ordonnances de ces médicaments peuvent être mal transmis et mal interprétés, et ceux-ci échappent fréquemment aux systèmes d’aide à la décision. Tout ceci risque d’entraîner des erreurs et des événements indésirables pour les patients.

Le groupe d’experts ainsi formé avait pour objectif d’émettre des règles qui permettraient d’encadrer la prescription, l’encodage et l’échange de données décrivant des préparations magistrales entre les systèmes de prescription, de pharmacie, et les autres systèmes où ces données peuvent de retrouver. À noter que les auteurs se concentraient plus spécifiquement sur les préparations non stériles, mais avec une intention que ces règles puissent être généralisables aussi aux préparations stériles.

Les auteurs ont déjà compilé une liste de préparations magistrales reconnues à partir de sources crédibles, comme l’initiative de standardisation des préparations magistrales au Michigan, l’ASP, l’USP, la FDA, le Veterans Affairs, les publications de l’International Journal of Pharmaceutical Compounding, etc. 658 préparations ont ainsi été recensées. Comme étape suivante, il est prévu de mener un sondage auprès de divers professionnels impliqués dans toute la chaine de prescription, préparation, programmation et facturation de ces préparations a été mené pour lister les informations requises à toutes les étapes. Ceci inclut divers contextes d’utilisation comme les hôpitaux pédiatriques, les pharmacies communautaires, les centres de soins de longue durée et les pharmacies préparatrices.

Ensuite, les éléments d’information requis seront structurés sous la forme d’une espèce de monographie électronique décrivant la préparation magistrale avec une optique d’interopérabilité avec les standards de vocabulaire sur les médicaments comme RxNorm et selon les standards de nomenclature des préparations magistrales décrits dans l’USP. L’idée est que les préparations magistrales reconnues et validées auraient une monographie officielle, accessible et facilitant sa prescription, sa préparation, sa dispensation et sa facturation. Les auteurs proposent que l’accès à ces informations soient restreintes à des professionnels formés spécifiquement sur les préparations magistrales, ce avec quoi je ne suis pas d’accord puisque l’idée est que cette information soit disponible pour faciliter l’adoption de ces préparations. Les monographies ainsi construites pourraient bénéficier d’un statut particulier dans une pharmacopée, dans les base de données de référence et dans les couvertures d’assurance, et ainsi être favorisées au moment de la préparation, ce qui limiterait ultimement la variabilité de ce qui est préparé en pharmacie et remis au patient.

Je trouve qu’il s’agit d’un travail très intéressant qui est nécessaire. J’ai bien hâte de voir les résultats complets de ces travaux.